Vincent Cheynet : Décroissance et liberté
La décroissance dérange et le mot lui-même agit comme un épouvantail, alors qu’il est un « mot - bélier » chargé d’enfoncer les portes closes, de « créer une brèche dans la forteresse de l’idéologie de l’illimité ».
C’est cette brèche que le nouvel essai de Vincent Cheynet explore, car la décroissance n’est pas une injonction figée, comme l’est la croissance ; c’est une attitude plus qu’une posture, une recherche d’alternatives, non une idéologie. Car l’auteur se méfie des certitudes assénées du scientisme comme de la négation de la science. La question essentielle est celle de la liberté, à distinguer du libéralisme économique et culturel qui rassemblent la droite et la gauche sur les mêmes dénis, celui des limites et celui de la toute-puissance.
La liberté ne se réduit pas à la définition convenue des libéraux telle que formulée par J.S Mill : « la liberté des uns s’arrête où commence celle des autres ». Encore moins à celle, ultralibérale, du renard dans le poulailler. Pour l’auteur, c’est déjà la lucidité et l’humilité qui consistent à devenir autonome, c’est-à-dire à lutter contre tout fondamentalisme. Donc à accepter celle des autres à travers la liberté d’expression tout en préservant sa propre liberté de conscience. Aussi prône-t-il la démarche dialectique, qui oblige à confronter sans cesse la décroissance à son antonyme, la croissance, et l’obligation du doute, qui est la capacité à envisager les arguments en faveur de la croissance. Mais il ne s’agit pas non plus de déployer une contradiction terme à terme, comme opposer une décroissance sans bornes à une croissance sans limites. C’est ainsi que l’auteur se transforme en équilibriste dans un « petit théâtre de marionnettes » ou « un cirque politico-médiatique » avec la conscience dérisoire de son impuissance. Il s’insurge aussi contre ces contradictions absurdes qui amènent à l’oubli de l’entropie, cette loi imposant la dégradation irréversible de la matière. La pollution est partout et l’angélisme des écologistes qui revendiquent la fin totale de l’extractivisme est aussi absurde que l’exploitation effrénée de toutes les ressources. Car « tout ce que nous pouvons faire est de ralentir l’effondrement ». La volonté de pureté, qui absolutise le tout ou rien, émane d’une sacralisation des enjeux qui se manifeste par des affects comme l’indignation vertueuse ou au contraire par l’angélisme. Le transfert du sacré sur la technique crée un aveuglement sur des évidences, comme le fait que « l’humanité a le désir vital de l’accroissement. » Et qu’il convient dès lors d’être réaliste et de prendre de la distance, notamment par rapport à des croyances religieuses qui promettent le salut par la science ou la technocratie « Et le scientisme rebaptisé aujourd’hui technosolutionnisme est valable tout autant pour les nucléocrates que pour certains illuminés de l’énergie solaire ou brasseurs d’air de l’éolien » Jolies métaphores !
Le style de l’auteur est ferme et corrosif et ses images comme celles qui précèdent sont concrètes et pourtant poétiques. Et il n’hésite pas à faire des remarques ludiques comme ses « suppliques aux imbéciles » dans des notes de bas de page, salutaires dans un contexte où toute réflexion non consensuelle expose à être conspué et traité de fasciste.
C’est pourquoi il s’en prend à plusieurs reprises à la collusion du libéralisme économique de droite et du libéralisme culturel de gauche, et se référant à J.C Michéa, il remet en cause le clivage droite-gauche devenu une idéologie de la toute-puissance au nom du Bien ! Car sous couvert de progrès c’est le retour à la loi de la jungle lié à la destruction des limites et des tabous fondateurs de toute civilisation. C’est ainsi que sont présentés dans les médias et le discours commun comme des avancées sociétales la GPA, le mariage pour tous, le phénomène trans et autres « cultes du désir d’un capitalisme libidinal ». Or les deux limites fondamentales sont la mort et le sexe : il n’est pas possible d’échapper au temps ou de changer de sexe, ce que l’auteur résume en un raccourci à la fois drôle et tragique : « Il n’existe pas plus de transsexuels que de morts-vivants. »
Notre époque semble se caractériser par une incapacité immature à accepter notre finitude et à assumer le tragique de la condition humaine qui seul permet de trouver un point d’appui pour notre vitalité et notre créativité. L’humanité, malgré son désir infini de croissance bute sur des limites. D’où les dérives de la « gauche » qui nie ces contraintes anthropologiques fondamentales, comme la différence des sexes d’abord biologique, ce qui ouvre la voie à la techno-marchandisation de la reproduction, et à la traque de toutes ces nouvelles phobies. De même nier la finitude, c’est aussi s’exposer à ce cauchemar totalitaire des trans-humanistes qui nous livrent à une double contrainte terrifiante, celle de la puissance « pour répondre aux exigences de la vie terrestre, et l’autolimitation qui nous enjoint à tendre vers la liberté ». À l’inverse, accepter la finitude ne doit pas être une obsession mortifère qui conduit certains vers la collapsologie, dont Vincent Cheynet se moque comme de victimes du « syndrome de la taupe. »
Le rapport contemporain à la finitude est donc marqué par deux tendances extrêmes : soit le déni soit la passion de la mort. « La première tendance s’exprime à travers le refus de vieillir, le Covidisme, l’acharnement thérapeutique ou le transhumanisme, la seconde par l’euthanasie, la vasectomie, le mouvement No Kids. » Cette dernière lubie d’un refus de procréer marque aussi une volonté de maîtrise et de contrôle de tout le flux de la vie et un fantasme puéril de toute-puissance. L’auteur en arrive donc à une réflexion sur l’éducation, fruit désastreux d’évolutions sociétales, dont la démission parentale est un symptôme lié à l’effacement de la fonction paternelle et à la destruction du tiers séparateur que constitue le père symbolique. Et dans un univers qui continue à incriminer le patriarcat, c’est au contraire le danger d’un retour à la mère archaïque qui se profile. Vincent Cheynet cite avec malice un ouvrage de B. Charbonneau : Bien aimer sa maman, qui rappelle ces évidences pourtant considérées comme blasphématoires : « Le matriarcat succède au patriarcat. Plutôt que la trogne du grand Chef, c'est le minois fardé de Miss America qui symbolise la société qui se dit industrielle. Mais cette aventurière n’en a pas moins une bombe H miniaturisée dans son réticule. »
Contre « les petits perroquets, conditionnés par l’idéologie contemporaine » l’auteur aborde des questions existentielles majeures dans cet essai d’une densité et d’une profondeur peu ordinaires. L’objectivité de son analyse n’empêche pas le recours à des points de vue subjectifs marqués par la présence du « je » et on peut lui renvoyer la citation de Jean Rivière qu’il propose en conclusion : « C’est l’heure de devenir soi-même. Le moment est venu d’oser penser le contraire de ce qui se dit. » Et l’on peut présumer que l’heure a sonné tôt pour ce « libre penseur » co-fondateur de la revue Casseurs de pub et du journal la Décroissance dont il a été pendant vingt ans le rédacteur en chef. Car ce sont bien là activités de randonneur hors des sentiers battus et de résistant à l’air du temps.