Avant-propos à L'État, Nouvelle édition définitive, de Bernard Charbonneau

 

Daniel Cérézuelle préface ces rééditions de L’État et de Je fus aux éditions du Rouge et du Noir. À l’origine, ces deux sommes devaient constituer un seul ouvrage. Je ne saurais trop recommander son Introduction à la pensée de Bernard Charbonneau intitulée Nature & liberté [1]. Surtout qu’il faut un certain courage pour s’attaquer à une telle œuvre sans avoir le sentiment de la diminuer. À sa lecture, le premier sentiment qui vient est l’humilité. Bernard Charbonneau va au plus profond de ce que nous pouvons comprendre de la condition humaine. La puissance et l’acuité de ses analyses invitent à la modestie. D’autant plus que ses prévisions se sont révélées justes, notamment sur la récupération par l’écologie par une bureaucratie verte chargée de l’administration désastre. À sa suite, son fils Simon observe : « Il s’agit dorénavant de tout comptabiliser. De là l’erreur de certains militants écolos persuadés que pour sauver la nature, il faut s’inscrire dans la logique économique dominante ![2] » Aujourd’hui, il est cocasse d’observer les agents du chiffre, repeints en vert, regarder avec dédain les grands précurseurs de la décroissance[3]. Ces derniers étaient formés aux humanités et avaient une culture religieuse, ce qui leur rendait le monde symbolique familier. Le libéralisme développant son emprise matérialiste, la psychanalyste Monette Vacquin observe que la science est désormais « investie comme seul discours non mensonger.[4] » Ne reste alors plus que le chiffre. Dans ce livre, Bernard Charbonneau expose comment le totalitarisme prend ainsi ses racines dans la logique libérale. Observateur de vie des idées dans l’écologie politique comme rédacteur en chef de La Décroissance durant l’essentiel de ma vie professionnel, je constate bien cette régression.

L’État est longue une charge. Daniel Cérézuelle rappelle que Bernard Charbonneau est né « à l’ombre de la Première Guerre Mondiale ». Cet ouvrage a été écrit pendant et après la Seconde. Le philosophe a vu les États totalitaires arriver à l’apogée de leur emprise. Il en dresse ici le tableau politique et historique. Toutefois, ce serait trahir l’auteur que d’omettre sa conclusion. De fait, chez un penseur dialectique, la tentation est toujours ne conserver que la partie qui nous conforte, et d’oublier ses autres avertissements : « Toute société où l'individu se dégage de la totalité primitive suppose un gouvernement, des lois et même une police, sans lesquels elle sombrerait dans un chaos plus écrasant que leurs contraintes. Mais l'organisation politique contient les germes du désordre auquel elle remédie, au-delà d'un certain point elle devient plus oppressive que le trouble dont elle prétend libérer. » Un seul exemple : l’écroulement de l’URSS n’a pas abouti à l’anarchie dans le sens de Kropotkine ou de Proudhon, mais dans celui du gangstérisme. Le chaos a alors appelé l’ordre absolu, comme l’horizontalisation appelle la verticalisation[5]. C’est cette dialectique que voyait le post-chrétien Bernard Charbonneau dans la croix christique.

Toutes les institutions ont inscrite en elles la propension de se prendre pour leur propre finalité. C’est bien entendu le cas pour l’armée ou la police, mais aussi les médias (médiacratie), l’université (géniocratie), la justice (dictature des juges, appelée dikastocratie), la science (technocratie), l’église (théocratie) et même pour le système de santé (covidisme)... L’humain y contribue dans sa recherche d’absolu, sa « soif d’unité » disait Bernard Charbonneau. Il réclame alors un système total ayant réponse à tout : « Le pluralisme, la liberté ne sont pas dans sa nature [de L’État], le jeu de l'activité créatrice n'est pas son affaire, mais celle des individus et des groupes. Un État peut être officiellement fédératif ou démocratique, abandonné à lui-même il ne tardera pas à devenir centralisé et autoritaire. Tout président du Conseil est un aspirant dictateur, comme tout policier est l'adversaire des libertés individuelles. Parce que leur raison d'être n'est pas l'homme, mais l'efficacité dans l'action. Et ce n'est pas le jour où le souverain commande pour agir que la tyrannie menace, mais lorsque, las de s'affirmer face à l'État, les hommes désignent du nom de Liberté la nécessité la contrainte politique. » Or, pour Bernard Charbonneau, l’outil doit rester l’outil : « La vérité ne fixe pas seulement une direction à l'État, elle lui fixe les limites de son domaine. » Il s’agit de ne pas inverser la fin et les moyens, Dieu et César. Le danger de l’État, c’est son « émancipation et son expansion totale ». D’autant plus que, tout comme « qui fait l’ange fait la bête », qui fait la bête fait l’ange ; « Qui méprise la nécessité tôt ou tard la divinise. » soulignait-il[6] : « Une société sans État où la liberté des individus serait à la fois nature et vérité est aussi inconvenable que l'accomplissement sur terre de l'harmonie céleste. »

La dialectique entre la liberté et la nature était le cœur de son œuvre. Nous sommes ici à l’antithèse de l’idéologue borné incapable de concevoir l’antagonisme de son idée. Pour être libre, l’homme doit prendre en compte la liberté comme les contraintes. L’État fait partie de ces dernières. « Il ne s'agit pas de choisir idéalement la Liberté pour refuser les contraintes qui s'imposeront inévitablement à l'homme, mais d'un choix historique entre les dernières libertés et la contrainte absolue ». À cette fin, il doit refuser une pensée exclusive. Nier la liberté comme les contraintes, c’est ne comprendre pleinement ni l’une comme l’autre. Or, « Il est impossible de supprimer l'État ; mais il est non moins nécessaire de le réduire au minimum. Le plus sûr moyen d'y arriver, c'est de la connaître : d'être à la fois conscient de la raison qui l'impose et de la détermination qu'il fait peser. Nul ne peut mesurer la vérité de l'anarchie s'il n'a mesuré la nécessité de l’État ; et seul l'esprit d'anarchie peut fonder un bon usage de l‘État : cet ouvrage n'est pas autre chose qu'une introduction à Part de gouverner. »

C’est aussi la raison d’être de la décroissance. Celle-ci n’est, bien entendu, pas une fin en soi. Dans un monde fondé sur l’injonction au plus, à l’expansion sans limite, son rôle est d’ouvrir sur la nécessité du moins. Mais qu’il est difficile à l’homme de suivre un chemin qui lui promet de la liberté, donc le doute, le tâtonnement, Sisyphe, comme horizon. « Qu'il est bon de dormir au sein de la sphère maternelle, au lieu de se réveiller sur une Croix. » observait Bernard Chabonneau dans son premier ouvrage édité, Teilhard de Chardin, prophète d'un âge totalitaire. C’était en 1963 chez Denoël. Il disait là l’essentiel. Aussi génial qu’il soit, et parce que génial, il refusait la réponse totale et définitive à des interrogations qui nous dépassent : « il n'y a pas de solution, pas même la suppression de l'État. Combattre l'État ne peut être un principe d'action, mais vivre libre ».

Depuis le fascisme, le nazisme ou le communisme, le Léviathan s’est quelque peu calmé, mais l’épisode de Covid a montré qu’il ne demande qu’à ressurgir. Nous avons vu que la situation peut basculer en quelques jours. Bien entendu, il déploiera son désir irrépressible de contrôle total au nom de votre bien, de la démocratie ou de l’écologie.

Si cela peut rassurer des auteurs, la majorité des œuvres de « l'un des plus grands penseurs de ce temps[7] », selon son complice Jacques Ellul, n’avait pas trouvé d’éditeur à son décès. Bernard Charbonneau ne s’en plaignait pas d’ailleurs : « Seul ? – Quoi d’étonnant ? puisque j’ai fait un pas de trop hors des rangs. Pourquoi m’indignerais-je parce que ma société refuse d’accepter une œuvre qui la met en cause ? On m’ignore ? – Mais je me suis écarté de la grand-route. C’est le prix payé pour les joies et le sens que la poursuite du vrai a donnés à ma vie. C’est mon devoir, ma dignité. Ma vertu, celle qui jusqu’au bout aura orienté et mené en avant ma vie.[8] » La capacité à dire les choses se heurte d’abord à la capacité des personnes à les entendre. Néanmoins, si nous pouvons être fier d’une chose à La Décroissance, c’est de contribuer à faire connaître son œuvre. C’est aussi la tâche à laquelle s’attelle du Rouge et du Noir dans cette belle édition. Le numéro où figure Bernard Charbonneau en couverture fut une de nos meilleures récentes ventes.

D’ailleurs, nous n’avons pas la prétention d’inventer grand-chose, juste à interpréter une philosophie à l’aune de l’actualité. Nous pourrions quasiment retoquer toutes les déclarations du monde médiatico-politique contemporain par une observation de Bernard Charbonneau écrite voilà un demi-siècle. Un seul exemple en la possible réponse à la tirade d’un célèbre homme politique contemporain : « “Moi le Führer je suis l'État - et moi l'État je suis le peuple.” Populaire... tel est le qualificatif dont Léviathan s'affuble le plus volontiers.[9] »

Sur la forme aussi, l’œuvre de Bernard Charbonneau invite à l’admiration. À l’heure de l’effondrement de la capacité de la lecture approfondie – elle touche d’autant plus un livre long comme celui-ci –, c’est aussi le plaisir de la littérature qu’offre L’État. Daniel Cérézuelle était un familier de l’auteur. Ce n’est pas mon cas, ne l’ayant jamais rencontré. J’appartiens à la génération de ses petits-enfants. Néanmoins, de tous les précurseurs de la décroissance, il est celui dans lequel je me suis retrouve le plus profondément[10].  À l'occasion des 30 ans de sa mort et des 10 ans de R&N, je suis donc particulièrement heureux de rédiger cet avant-propos.

 

Vincent Cheynet 

 



[1] Parangon 2026, L’échappée, 2022.

[2] L’Impossible nostalgie. L’effondrement de l’idéologie du progrès, Sang de la Terre, 2012.

[3] Un seul exemple avec le chercheur lausannois la semaine et surfeur biarrot le week-end, vedette médiatique des « degrowth studies » : « l’idée [de la décroissance] était encore peu développée, surtout pour l’aspect économique. Pour y voir plus clair, j’ai commencé par le début : la vie secrète de la croissance économique »… Télérama, 1 novembre 2021.

[4] Le plan hors sexe, Nous affranchir de la sexualité ?, Érès, 2025.

[5] C’est qu’analyse avec brio le romancier Giuliano da Empoli dans Le Mage du Kremlin paru 2022 chez Gallimard.

[6] Prométhée renchainé, La Table ronde, 2011.

[7] Relevé par Patrick Chastenet dans Introduction à Bernard Charbonneau, La Découverte, 2024.

[8] « La spirale du désespoir », Une seconde nature, Sang de la terre, 2012.

[9] « La République, c’est moi ! », Jean-Luc Mélenchon, 16 octobre 2018.

[10] « Cassez rare dans les références à l’œuvre paternelle, tu as parfaitement compris le paradoxe existant entre nature et liberté qui permettrait une vraie politique de décroissance. » m’a écrit son fils Simon Charbonneau.