Adresse au clergé des « Dialogues en humanité »
Tribune de Vincent Cheynet, auteur de Lyonnais, qui avez-vous élu ? aux éditions de la Mése, 2008.
Publiée sur le site de l'hebdomadaire lyonnais Lyon Capitale.
Lyon, le 1er juillet 2008.
Ils sont tous là. Ils viennent des quatre coins de la France, les membres du nouveau clergé des bien-pensants. Ils vont se réunir en conclave au « Dialogue en humanité » organisé à nouveau les 4, 5 et 6 juillet 2008 par la mairie de Lyon – « Cette démarche s’inscrit dans la tradition humaniste de Lyon avec une ambition : poser la question humaine comme question politique. » De cette tribune offerte, ces docteurs feront assaut de bons sentiments à coups de termes choisis et savants qui leur permettront de se sentir appartenir aux esprits éclairés et honnêtes de leur temps. Ils viendront tous porter leur caution à la politique du maire de Lyon, Gérard Collomb, un élu à la pointe du « social-libéralisme » qui a été un des rares hommes politiques français à soutenir la guerre de George W. Bush en Irak (1). Un socialiste passionné d’automobiles qui a construit six fois plus de parkings en centre-ville que son prédécesseur Raymond Barre. Tellement amoureux de l’automobile et de la compétition qu’il n’a pas hésité à transformer sa ville en panneau publicitaire pour la firme Renault en y faisant tourner des formules 1 à 200 kilomètres/heure. Un maire fasciné par les tours commerciales qui rêve à Lyon de « dessiner un skyline aussi exceptionnel qu’à Londres ». (Lyon Capitale, 29-1-2008), c’est-à-dire créer un gigantesque quartier d’affaires constitué de tours commerciales. Un élu qui collabore à la construction dans le désert d’Arabie d’un Lyon miniature pour satisfaire les caprices d’un émir d’une dictature du pétrole. Un maire qui transforme des hôpitaux publics de proximité, monuments historiques, en hôtels de luxe... Un « socialiste moderne » converti au capitalisme dont le leitmotiv est « Après l’économique, l’humain » (Lyon Capitale, 22-1-2008), car ce qui définit la doctrine politique de Gérard Collomb est l’« économicisme », autrement dit considérer l’économie comme centrale et l’humain comme périphérique. C’est pourquoi l’humanisme dont se targue constamment Gérard Collomb est un contresens. Le maire de Lyon est le prototype de ces maires qui comprennent leur ville d’abord comme une entreprise dont ils se perçoivent comme les gestionnaires avant d’être les représentants d’une communauté humaine délibérant démocratiquement de choix de société.
Cela ne va pas empêcher toute une caste de prélats contemporains de se précipiter à l’une de ces opérations publicitaires dont Gérard Collomb est coutumier. Ces événements sont les faire-valoir habituels pour masquer la capitulation devant la politique. La question posée cette année dans le cadre de ces rencontres est « La crise financière et la crise écologique, dans leur démesure, sont capables d’engendrer une gigantesque crise civilisationnelle. Quelles sont les conditions face à un tel risque, pour que l’humanité relève ce défi et rende possible un saut qualitatif ? » Disons-leur tout net : la question est trop grande pour vous, la crise financière, la crise écologique, vous n’en êtes pas les médecins mais les responsables. Vos réponses, nous les connaissons avant que vous ne les ayez énoncées. Ce sont celles du « réalisme », la « bonne conscience des salauds » dont parlait Bernanos. Elles consistent à faire croire que la sagesse est d’entériner la domination du monde par l’économie, de se soumettre à la tyrannie de l’argent. Votre pseudo « pondération », nous en connaissons tous les traits. C’est une idéologie d’accompagnement qui enjoint à la superficialité et condamne le citoyen à se résoudre à voir le politique se réduire à des aménagements à la marge des logiques propres à l’économie. Conjointement, vous rejetterez dans l’extrémisme – quand ce n’est pas dans l’antisémitisme, insulte disqualificatrice par excellence, comme s’y emploient des intellectuels médiatiques comme Philippe Val, Alain Finkielkraut, Bernard-Henri Lévy ou Pierre-André Taguieff - les démocrates qui, tout en rejetant le processus fusionnel, ont le courage de faire œuvre de dissensus. Votre pseudo-modération consiste à assimiler toute volonté de faire vivre l’utopie démocratique – tendre à faire du peuple le maître libre de son destin – aux utopies meurtrières et aveugles du passé. Voilà pourquoi vous n’avez pas le courage de vous opposer aux puissances d’argent mais que, bien au contraire, vous collaborez avec elles, dans un grand processus fusionnel régressif que vous qualifiez sans rire d’« intelligence de la complexité ». Quel contresens ! La complexité, c’est de comprendre que la démocratie se fonde sur la mise en place des clivages nécessaires au débat. L’« intelligence de la complexité », c’est accepter d’exposer les tensions qui traversent notre société et organiser le débat, c’est différencier les indispensables contradicteurs avec qui débattre des ennemis – les forces, les idées – qu’il est de notre devoir de combattre. C’est affirmer sans cesse que ce processus fusionnel, dont vous êtes les promoteurs, constitue une capitulation autant devant la démocratie que devant des mécanismes de l’économie. Que l’économie livrée à elle-même nous mène au chaos et à la tyrannie. Mais cette posture unifiante est la condition qui vous permet de recevoir des subventions et de faire profession des malheurs du monde, d’être reconnu dans les Institutions actuelles.
Ainsi, vous videz de son sens la notion essentielle d’intelligence du compromis en l’assimilant à la veulerie de vos compromissions. Souvenez-vous de ce qu’affirmait Martin Luther King : « Le grand obstacle à notre mouvement vient des “réalistes” qui vénèrent plus l’ordre que la justice et qui préfèrent une paix négative, caractérisée par l’absence de tension, à une paix positive, caractérisée par la mise au jour des conflits. Encore faut-il bien préciser que nous, qui produisons les actions directes, ne sommes pas ceux qui produisent les tensions. Nous nous contentons de les dévoiler. Nous les faisons apparaître au grand jour pour qu’on puisse les reconnaître et les traiter. »
Bien sûr, vous ferez quelquefois une grande déclaration enflammée, qui réveillera quelques personnalités assoupies lors de nos chaudes et humides après-midi estivales lyonnaises, mais, rassurez-vous, elles ne seront jamais suivies dans les faits par votre hôte, trop heureux de voir que lors de ses opérations de communication y compris la dissidence la plus révolutionnaire possède un droit de parole.
Demain, vous rejoindrez une autre tribune, où, à nouveau, vous pérorerez savamment devant des auditoires choisis pour leur sagesse. Drôle d’époque justement où la sagesse est confondue avec la mollesse d’esprit, quand ce n’est pas la lâcheté, voire la régression infantile. Soyez rassurés, les dissidents, les « extrémistes », nouvelle qualification des démocrates sincères et des vrais sages, ne seront pas invités à troubler votre confort et votre tranquillité. Les journalistes perroquets des médias dominants répéteront bien sagement vos propos, dans des médias aux mains des puissances économiques, et cela sans déranger vos siestes digestives. La simple application de la déontologie qui devrait présider à l’exercice de leur métier les éjecterait aujourd’hui instantanément du système. Ils sont la profession la plus corrompue de notre temps, non plus un contre-pouvoir, comme tel est leur devoir, mais le porte-voix des puissants, de leur idéologie productiviste et consumériste.
Comment résister à cette véritable entreprise de normalisation dont nous sommes les spectateurs impuissants ? Albert Jacquard, que j’admire tant, qu’allez-vous donc faire dans cette farce ? Au moins, les anciens clergés se réunissaient, le plus souvent, sous leur propre autorité et non pas directement convoqués par le pouvoir politique.
« Dialogue en humanité » ? Mais pour faire vivre notre humanité, il convient d’être insoumis, résistant quand le temps est au conformisme, bref, il convient d’être des hommes debout, des adultes, refusant de se plier devant ces puissants qui ne se font pas serviteurs mais usuriers du Bien commun. Et ce n’est pas en cautionnant leurs multiples opérations de « communication » destinées à masquer leur adhésion et leur mise en pratique de ce que vous dénoncez quelquefois dans vos beaux discours que vous participerez au redressement de l’humanité.
1 - « Le maire socialiste de Lyon, Gérard Collomb, a déclaré, vendredi 31 janvier, sur RTL, que “dans les conditions actuelles” il ne manifesterait pas d'opposition à une guerre en Irak car “la paix ne [pouvait] jamais être fondée sur la faiblesse”. » Le Monde, 1-2-2003.
PS. : En conclusion, je vous présente cette publicité parue en pleine page dans Le Monde la semaine dernière (27-6-2008). En pleine crise pétrolière et climatique, en compagnie d’autres élus de gauche, le maire de Lyon y réclame la création d’une autoroute en Lyon et Toulouse, le tout au nom du « développement durable ». La rhétorique publicitaire orwellienne est ici à son comble. De façon ubuesque, ces élus instrumentalisent l’écologie pour construire un ouvrage par essence destructeur de l’environnement. Ce type de discours est symptomatique de la logique politique de Gérard Collomb.